Partie 2- Quoi ? Vous songez déjà à partir ?
- Mon roi, cela fait deux semaines que vous nous avez accueillis, fit remarquer Naid. Il est grand temps que nous partions, la route est encore longue, mais, votre invitation nous a rendu énormément de service, et nous vous en remercions.
Le roi se mit à rire. C’est vrai que lui n’était pas au courant des incidents des derniers jours, ni pour sa femme, ni pour son fils.
- Ce n’est pas la peine de me remercier voyons ! s’exclama-t-il de sa voix pleine d’entrain. Tout le plaisir de vous rencontrer était pour moi ! Voir une déesse et des gens aussi sympathiques que vous ont remplis mon cœur de joie ! Surtout que vous m’avez ramené ma fille.
Je sentis soudain une onde de tristesse provenant de Naid, un doute.
- Et donc…continua le roi, où vous rendez vous ?
- Nous allons à Entygon, capitale de l’empire Neltiad, sire, lui répondis-je poliment mais avec détermination.
- Ah ! Tiens donc ! Mais pour quelle raison ?
- Des raisons obscures mais personnelles, votre majesté…
Théorald hocha la tête en murmurant des mots inintelligibles.
- Nous en aurons pour quatre semaines de voyage, dit Naid. Il nous faudra donc des provisions.
- Aucun souci ! s’exclama le roi. Nous vous préparerons cela. Mais…vous en aurez pas pour quatre semaines, mais pour six…
J’ouvris de grands yeux.
- Vous devez vous tromper, sire. Nous avons calculé et…
- Avez-vous pris en compte que le tunnel dans la montagne qui reliait Naralir à Ephyr n’existait plus ? m’interrompit-il.
Je gardai le silence. C’est vrai qu’à présent, le tunnel s’était écroulé.
- N’aviez vous pas dit qu’un autre tunnel était en toute fin de construction ? remarqua Naid.
- Certes, mais il ne sera pas utilisable avant deux ou trois semaines, minimum…Alors que si vous gravissez la montagne à pied, cela vous prendra environ deux semaines…
- Marre des deux semaines…grommela Naid.
- Mais…pourquoi dites vous à pied ? Nous pouvons prendre nos chevaux.
Haussant les épaules, le roi soupira.
- Les chevaux ne supportent pas les voyages en montagne, la pente est trop escarpée pour eux, et ils seront encore plus lents, et vous ralentirez. Vous gagnerez du temps à rejoindre la cité d’Ephyr en marchant, et de prendre vos montures là bas.
- Et…il n’y aucun col atteignable ?
- A trois semaines de cheval d’ici…
Je soupirai. C’était parti pour deux semaines de marche interminable !
- Et donc…qui vient avec vous ? demanda le roi.
- Euh…à vrai dire… commença Naid qui ne savait pas.
- Si tu voulais savoir, je viens ! dit une voix forte derrière nous.
Nous tournâmes tous la tête vers la provenance de la voix. C’était Yasalyn qui débarquait, adossée contre la porte. Soudain, j’aperçus un sentiment de joie et de soulagement sur le visage de mon frère.
- Hors de question que je vous laisse partir sans moi ! Trop dangereux…bref, je viens, et il n’y a rien à redire là-dessus.
- C’est ton choix, ma fille…soupira la roi, déçu, pensant que sa fille allait à présent rester à ses côtés. Les voyages forment la jeunesse comme on dit, alors, va si tu le veux.
- Merci père, dit-elle sans bouger, ni même incliner la tête pour le remercier. Et donc quand partons nous ?
- Demain, première heure ! répondis-je.
Le lendemain, nous nous réveillâmes tous de bonne heure. Le roi nous fit transmettre tout ce que nous aurons besoin durant ce long trajet de marche, des provisions, quelques vêtements de voyages, et d’autres choses nécessaires. Puis, nous allâmes à la sortie du château. Le roi et la reine étaient là, escortés par des soldats de la garde.
- Soit votre route sûre…dit le roi solennellement. Bonne continuation, et j’espère que nous nous reverrons un jour.
- Soyez en sûr, sire, lui répondis-je en m’inclinant.
- Je reviendrai un jour, ajouta Yasalyn. Ne vous inquiétez pas pour cela.
- Tu m’envoies rassuré, ma fille, dit-il alors dans un sourire.
Nous fîmes alors nos au revoirs, mais je n’osai regarder la reine plus de deux secondes, elle aussi paraissait gênée. Nous nous serrâmes juste poliment la main. Quant au prince, il n’était pas là, et tant mieux ! Je n’aurais pas voulu l’affronter par regard, et je savais qu’il sauterait sur Naid pour l’étrangler ! Puis nos partîmes, car nous voulions partir le plus rapidement possible : à présent, le temps comptait. Bien sûr, j’avais dit à Astiran et Yasalyn où est-ce qu’on se rendait, mais, je ne dis à personne le pourquoi. La route allait être longue…très longue. Nous commençâmes donc à nous éloigner de Naralir. Le temps était couvert en ce jour du dix avril. Peu à peu, nous nous éloignâmes du château, de la cité, qui paraissait tellement grande de loin. Nous passâmes près du l’entrée du tunnel, totalement effondrée sous les pierres et les énormes rochers. Je regardais le haut de la montagne, que je pouvais même pas apercevoir, caché dans les nuages. Et dire que nous en n’étions qu’au pied…
- J’ai mal au pied !!
- Tais toi à la fin !!
Déjà trois jours de marche passés, nous n’en pouvions plus. Il pleuvait des cordes, à s’en noyer. La pente étant très raide, nous tombions parfois dans la boue. Et puis, Yasalyn qui se plaignait…
- Tu as déjà vécue seule des années, à errer et marcher ! lui dis-je. Alors tais toi ou parle d’autre chose !
- Diphtil…je te trouve un peu brusque, constata Astiran dans un sourire, le visage trempé, ses cheveux dégoulinant et collant à sa peau.
- Je ne suis pas brusque, je suis énervée ! nuançai-je en fulminant.
Je l’entendis soupirer à côté de moi.
- Je n’aime pas la pluie quand même…
- Rah !! La ferme toi !
- Hey ! Regardez ! s’exclama Naid.
- Quoi encore…une attaque de canards et de marmottes ? ironisai-je.
Naid remua la tête, la main en visière.
- Non, ça serait plus une cabane si je ne m’abuse…
- Ils ont intérêt à nous laisser entrer, sinon, je défonce la porte ! dit Yasalyn.
- Mais…qu’est ce qui vous arrive à toutes les deux… ? soupira Astiran.
- On en a marre ! exclama-t-on, Yasalyn et moi, en chœur.
Les garçons ne savaient pas s’il était temps de désespérer. Nous nous approchâmes de la maisonnée, isolée dans la montagne, cachée du reste du monde.
- Mettez quand même vos capuches, nous conseilla Naid en se revêtant de la sienne.
- Mais…Naid, tu es le seul à ne pas mettre de capuche sous la pluie, fit remarquer Yasalyn. Nous avons déjà tous nos capuches…si tu ne l’avais pas remarqué !
Naid ne répondit rien, se sentant bête. Puis, il frappa à la porte. Nous entendîmes des petits pas, et un cliquetis de verrou rouillé avant que la porte ne s’ouvre, qu’un petit peu, juste assez pour voir une tête. Celle d’une jeune femme, aux cheveux bruns, un bandeau autour de la tête qui cachait son front, et des yeux verts timides.
- C’est pour quoi ? demanda-t-elle d’une voix faible.
- Excusez moi madame, commença Naid, mais nous sommes des voyageurs et nous recherchons un abri pour seulement quelques heures. Serait-ce possible de…
- Entrez vite alors ! Vous allez mourir sous cette pluie ! s’exclama-t-elle.
Puis, elle nous ouvrit grand la porte et nous laissa pénétrer dans la modeste chaumière. Le plancher craquait et grinçait sous nos pas, de la paille et de l’eau tombaient du plafond : c’était une maison de paysans.
- Venez vite vous asseoir, nous dit-elle en nous montrant une paillasse. Voulez vous un peu d’eau ?
- On s’en est déjà pris assez sur la tête ! s’exclama Yasalyn.
Naid lui donna un coup de coude.
- Si ça ne vous gêne pas…dit-il.
- Aucun problème, répondit-elle avec un bien faible sourire aux lèvres.
Puis, elle partit dans la pièce d’à côté.
- Tu aurais pû être plus aimable Yasalyn ! dit Naid d’une voix basse pour pas qu’elle puisse nous entendre.
- Je suis désolée…murmura-t-elle. Je ne pouvais pas m’en empêcher ! C’est naturel pour moi !
- Au moins, elle m’a l’air bien gentille…fit remarquer Astiran en croisant les bras.
- Peut-être pourrions nous retirer nos capuches…proposai-je.
- Pas tout de suite…imagine qu’elle déteste les Neltiads et qu’elle veuille nous dénoncer ?
- Et bah…on la zigouille ! dit Yasalyn en mettant main sur ses poignards.
- Yasalyn !!
Nous entendîmes des bruits de pas plus lourds que ceux de la femme, provenant d’une pièce à côté. Puis, nous vîmes un grand homme baraqué, aux cheveux châtains aux reflets roux et aux yeux bruns, s’appuyer contre l’embrasure de la porte de la salle. Il était beau, je l’avouai. Mais, son torse nu était recouvert d’épais bandages.
- Qui êtes vous ? demanda-t-il d’une voix peu accueillante, mais au timbre si surprenant.
- Des voyageurs qui cherchons abri, répondit Naid. La dame nous a gentiment accueilli.
- Vous n’êtes pas des hommes d’Ephyr, j’espère…
Nous nous regardâmes entre nous, étonnés par la question qu’il venait de poser.
- Non.
- Bon, je vous fais confiance. Dans ce cas, bienvenue, dit-il lui aussi avec un faible sourire.
Puis, la femme revint avec une cruche d’eau.
- Voilà, je vous ai amené…
Elle ne finit pas sa phrase, lâchant la carafe qui se renversa au sol, elle tomba à genoux, appuyant ses mains contre son cœur, son visage crispé dans une horrible expression de douleur. L’homme accourut auprès d’elle, nous nous levâmes, prêt à intervenir si nécessaire.
- Martyr ! s’exclama l’homme en s’agenouillant auprès de la femme.
« Martyr ? Quel horrible et cruel nom… » me dis-je.
- La carafe…dit la femme, d’un voix défaillante. Il faut…aller la remplir à nouveau…
- Pas question ! intervint l’homme. Tu dois te reposer…
- Non…
- Madame, laissez l’eau, dis-je. Ce n’est pas grave. Alors que vous, vous avez besoin d’aide et de repos.
Elle me regarda avec ses profonds yeux verts, telles deux émeraudes scintillantes. Je sentais une étrange onde magique émanant d’elle, quelque chose de peu commun. Puis, l’homme prit la parole :
- Est-ce que…par hasard…vous seriez des Neltiads ?
- Pourquoi vous nous demandez cela ? demanda Naid d’un ton impassible.
- Pour essayer de nous redonner une lueur d’espoir…
Je ne comprenais pas trop, Naid non plus apparemment.
- Vos intentions ont l’air bonnes, monsieur, dit-il calmement.
- Elles le sont…répondit-il.
- Dans ce cas…
Mon frère nous fit un signe de la main, et nous retirâmes tous nos capuches. L’homme me regarda, avec des grands yeux, mais un sourire aux lèvres. Il soupira de soulagement.
- Martyr ! Nous avons peut-être une chance ! s’exclama-t-il en serrant la femme, tête baissée, contre lui.
- Une chance ? demandai-je. De quoi parlez vous ?
- Si je ne m’abuse, vous détenez un symbole sur votre front…
- C’est…c’est exact, bégayai-je, étonnée.
- Vous êtes la seule personne à pouvoir la délivrer…continua-t-il, la voix émue, en me regardant.
- La délivrer ? La délivrer de quoi ?
- Attendez…
La femme venait de parler, elle releva la tête avec difficulté mais parvint à me voir.
- Je vais tout vous expliquer…dit-elle à voix basse.