Partie 3Je n’eus rien le temps de dire, d’ajouter, car tout disparut autour de moi : mon frère, la statue, les fleurs et le lieu. Tout devint noir, avant que je me retrouve autre part. Cette fois, mon entourage n’était pas flou, comme du brouillard, mais dans un lieu beaucoup plus précis. J’étais sur une colline, en face de moi, une grande plaine verdoyante, quelques arbres perdus et dispersés dans cette immensité de verdure, dont un ensemble formaient une petite forêt. A horizon aux couleurs vives, le Soleil, mais, je ne savais pas s’il descendait ou montait, s’il se couchait ou se levait.
- Toujours un commencement, toujours une fin… dit une voix derrière moi.
Je me tournai, Naid est encore là, en tout cas, cet esprit guide. Mais, je ne répondis pas, attendant qu’il dise autre chose.
- Tant de contrastes…continua-t-il, son regard fixé sur le Soleil. La création, la destruction, le jour, la nuit…
J’aurai voulu continuer à l’écouter, mais, ma question était piégée à mes lèvres, et voulait y sortir.
- Où sommes nous ? demandai-je.
- A l’aube du changement…me répondit-il, toujours sous le même ton.
Il n’ajouta rien d’autre, alors, je me retournai. Je faillis tomber à la renverse lorsque je me rendis compte de ce qu’il y avait devant moi. Juste là, au sommet de la colline, regroupés en cercle, douze gigantesques monolithes de pierres, dirigés vers le ciel aux couleurs vives. Siégeant dans l’herbe, dominant la plaine, je me demandai comment on avait fait pour les dresser, tellement ils étaient massifs. Sur chacun d’entre eux étaient gravés des symboles différents.
- Qu’est ce que c’est ? demandai-je à Naid en désignant les monolithes.
- Les monolithes du temps, me répondit-il. Ceux-ci sont en place depuis des siècles entiers, peut-être des millénaires, qui sait… Chacun d’entre eux représente un mois de l’année, et que ces pierres auraient le pouvoir de voyager dans le temps. Bien sûr, beaucoup de personnes ont essayé, mais ont échoué.
- Mais…pourquoi, en les voyant, ai-je un sentiment de regret, de douleur…dis-je.
Il était vrai qu’un nœud s’était noué dans ma gorge, j’avais froid et tremblais, rien que mon regard sur ces pierres, sur le centre du cercle formé par elles.
- Abandon du passé…me dit-il gravement.
Je me retournai vers lui.
- Que veux tu dire par là ?
- Un sacrifice qui pour toi n’aurait jamais dû se faire, alors qu’il t’aura sauvé la vie. Un acte dur à conserver dans son cœur.
- Je ferais donc quelque chose que je n’aurai jamais dû faire ? demandai-je.
- Cette chose aura été la meilleure solution pour tout le monde…
A vrai dire, je ne comprenais absolument rien à ce qu’il racontait. Me projeter dans l’avenir avec ses pensées m’y perdait davantage.
- Et tu sais quelque chose sur mes pouvoirs ? demandai-je.
- Tu les découvriras par toi-même, me répondit-il en toute franchise. Tu as encore un peu de temps.
- Mais…pour mon profil de déesse, que va-t-il se passer ?
- Tu vas « réformer » le panthéon, totalement…
- C’est normal, une déesse en plus…
- Ce n’est pas ça, m’interrompit-il. Il n’y aura pas seulement six dieux, à la fin, il y en aura une dizaine…
J’ouvris grand mes yeux.
- Une dizaine ? exclamai-je. Comment ça ?
- Des histoires entre dieux, comme il s’en passe entre mortels. Mais tu verras bien, tout ce fera naturellement sur ce point là, ne t’en inquiète pas…
Encore une fois, il resta silencieux, comme s’il se doutait que j’avais encore des questions à lui poser.
- Mais…que dois-je faire désormais ? demandai-je. Où dois-je donc me rendre à présent ?
- Viens ici, sinon…sinon, ça sera catastrophique, tu es l’espoir d’un monde entier. Mais avant, tu devras te rendre chez la Sorcière des Sens.
- La Sorcière des Sens ?
- C’est l’une des plus puissantes dames magiciennes, pour cause, c’est l’une des seules apothnescoraciennes de ce monde.
- Elles communiquent donc avec les morts, c’est bien cela ? dis-je, essayant de regrouper mes connaissances magiques.
- Oui, mais son pouvoir est davantage développer, donc, en plus de cela, elle lit, non pas dans ton futur, mais dans ton passé. Elle seule connaît le moyen de passer au monde des morts.
- Donc…il faudra un jour que je me rende au monde des morts ?!
J’eus soudainement peur. Le monde des morts, ou encore, les enfers, n’étaient guère fréquentable, mais, on ne savait pas plus de choses la dessus.
- A toi de voir…me répondit-il sur un ton neutre.
Puis, Naid s’avança jusqu’au milieu des douze pierres. Il arrêta, se tourna vers moi et la tendit en ma direction.
- Viens…rejoins moi.
Je fis alors ce qu’il me demandait et m’approchai de lui lentement. Je voulus lui attraper la main, mais il la retira.
- Je ne suis qu’un esprit, Diphtil, tu ne peux me toucher…me dit-il.
- Oui…c’est vrai…
Il leva la tête vers le ciel pourpre.
- Tu retourneras souvent ici, mais tu ne seras pas seule.
- Pourquoi reviendrai-je ? demandai-je.
- La nostalgie est familière à tous…
Puis, il se tu un instant, la tête toujours levée vers la voûte céleste.
- Es tu prête… ? me murmura-t-il.
- Pardon ?
- Te sens tu prête ? répéta-t-il.
- A quoi donc ? lui demandai-je.
- Nous arrivons à la fin de notre voyage, mais avant de revenir à ton corps et au présent, je vais devoir te faire passer dans les plus importantes, décisives et certainement dures images et symboles, car la vie n’est pas que bonheur. Ainsi, profite au maximum de tes instants heureux… Ce qui va suivre va sûrement te choquer, te faire mal. Peut-être regretteras-tu, peut-être reconnaîtras-tu, peut-être resteras-tu dans l’ignorance, mais quoi qu’il en soit, tu n’y resteras pas indifférente…
Je commençai à m’affoler.
- Quelles images ? Quels symboles ?
- De ce qui va t’arriver, où à ceux de ton entourage… Bonne chance…Diphtil…
La terre s’ouvrit sous mes pieds et je chutai encore. Comme avant, tout était noir autour de moi. Puis, je me stabilisai, flottant dans le vide, mais, je voyais des images défilant devant moi. La première représentai un petit garçon blond, très mignon, qui ne devait pas avoir une dizaine d’années, le visage complètement recouvert de blessures, les bras mutilés, mais qui souriait sincèrement. Il prononça quelques mots d’une voix faible :
- J’ai fait le tour du monde…
Puis, il s’évanouit. La seconde, c’était une petite fille, dans son lit, toussant à s’en arracher les poumons. Elle semblait mal en point, et cela se voyait qu’elle souffrait terriblement. J’eus mal pour elle. Lentement, elle se tourna vers moi, me regardant de ses yeux rouges et gonflés.
- Ne t’inquiète pas, Isophine reviendra bientôt avec la baguette, et tout redeviendra comme avant.
Qui était donc cette Isophine dont elle faisait référence ? Une prochaine rencontre ? Oui, certainement… Et cette baguette ? Un objet magique ? Je le crois bien, mais pourquoi une baguette ? Qu’est ce que cela ferait ?
L’image suivante, je la reconnus immédiatement, quoiqu’un peu plus vieillie. Une femme, les cheveux blonds et assez courts, comme à son habitude, pointés vers l’extérieurs, et des yeux bleus comme la mer. Mais son visage était pâle et semblait triste.
- Yasalyn ?! m’exclamai-je.
Mais comme je me doutais, elle ne m’entendait pas, ce n’était que mon avenir qui était projeté.
- Diphtil, mon avenir est scellé pour toujours, me dit-elle d’une voix faible. Je n’ai pas d’autres choix, car sinon, le passé ne sera pas le même, et tout changera, cela risque d’avoir de catastrophiques conséquences. Peut être nous reverrons nous…là bas…Quant à lui, il ne le sait pas, et je ne préfère pas qu’il le sache avant un bon moment, je te fait confiance là-dessus…Le temps presse…
Je n’entendis rien d’autre, car l’image changea immédiatement, elles tournaient de plus en plus vite, je ne voyais que des fragments. Beaucoup de neige, une pluie de fleurs, de grands crocs et une gigantesque porte de pierre taillée dans la montagne elle-même. Puis, les images ralentirent, jusqu’à une d’entre elles. Un jeune homme aux cheveux sombres dans son lit, la tête dans ses mains meurtries.
- Elle m’a abandonné… elle m’a abandonné… répétait-t-il, dans un murmure.
Puis, il releva la tête lentement. Il avait un bandeau sur son œil droit, d’ailleurs, il ouvrit l’autre paupière qui découvrit un œil à l’iris violet.
« Un Neltiad…pensai-je »
- Elle m’a abandonné…continuait-il, sa voix ressemblant plus à présent à un grognement rauque.
Sa respiration était très bruyante, je voyais la colère et la rage dans son œil violacé.
- Elle m’a abandonné ! répéta-t-il, à la limite du cri.
Il semblait pris par la démence. Il me fit peur, néanmoins j’eus pitié de lui. Puis, il défit le bandeau qui cachait son œil, dévoilant…un orbite vide ! J’eus soudain envie de hurler tellement je fus saisie par cette image. Mais, tout devint noir et après un violent éclair lumineux, je me retrouvais devant Amalia. Mon voyage dans le futur était à présent terminé… Mon cœur battait à une vitesse folle, je n’arrivai pas à revenir à moi. Toutes ces images allaient véritablement assembler mon futur, et je n’arrivai pas à y prendre du recul, cela me faisait peur.
- Je sais ce que ça peut faire, ces choses là…me dit Amalia.
C’est vrai que c’est elle qui m’avait guidée, et donc, elle avait suivie la vision du début jusqu’à la fin.
- Ne me demande rien, continua-t-elle. Je n’en sais rien concernant ton destin, à toi de déchiffrer ce que l’on a exposé devant toi. Seul toi peut le faire, personne d’autre, car, après tout, c’est ta pensée.
La dernière image était toujours gravée dans mon esprit pour le moment, elle m’avait tellement surprise. J’eus quelque part l’envie de pleurer, mais, je n’y arrivai pas. Peu à peu, je revins à moi.
- Je ne pensais pas que ce serait si…si…commençai-je.
- Terrible ? Incroyable ? demanda-t-elle. Ne cherche pas, ça n’en vaut pas la peine, chacun à ses mots, que seul lui peut comprendre dans le sens dans lequel il décide de le tourner.
- Mais…j’aimerai vous poser une question…dis-je.
- Laquelle est-ce ?
Je me tournai vers elle.
- Vous pratiquez l’eidomancie…
- C’est exact.
- Mais…d’où provient ce don ? demandai-je. Car c’est le père de Roxane, la reine de Naralir, qui l’a développé seul. Vous le connaissiez donc ?
- On ne peut pas dire ça comme ça à vrai dire…me répondit-elle. A vrai dire, le père de Roxane est également mon père.
- Hein ?
Donc, après un rapide calcul, j’en déduis que… :
- Vous êtes la sœur de Roxane ?! demandai-je.
- Demi sœur, plus exactement, me répondit-elle. Mais, nous ne nous sommes vu que deux ou trois fois il y a bien longtemps, quand notre père était encore vivant. Néanmoins, même s’il n’en parait pas, je suis l’aînée de Roxane.
- Pourtant vous paraissez plus jeune…
- Oui, c’est normal, je suis une Ondine.
- Mais, donc…votre père…
- …a eu des relations avec la précédente reine des Ondines ? Logique, sinon, je ne serai pas là. Mais, il était encore jeune en ces temps. J’ai donc une grosse part de sang humain dans les veines, sang dont j’ai hérité, tout comme la magie dont il était chargé, une magie divinatoire. De là vient donc mon don d’eidomancie.
C’est vrai qu’Amalia et Roxane avaient les mêmes yeux bleus, par conséquent, Yasalyn également. Oui…maintenant que j’y pensai, Yasalyn était donc la nièce de la descendante de l’eau. A présent, je me rendis compte que, nous quatre, avions tous un lien avec le divin, plus ou moins évident. Pour moi, la question ne se pose même pas, je suis la cinquième déesse. Astiran, il est le descendant de Pitrir, dieu de la terre, quant à Naid, il a été élevé durant des années entières par Elaeis, la descendante de la déesse de l’air, Tiama. A présent, je me rendis compte que Yasalyn était la nièce d’Amalia. Mais, elle, le savait-elle ? Roxane lui avait-elle donc dit ? Je ne pouvais pas savoir sur le coup…
- Attendez…il y a quelque chose que je ne saisis pas…dis-je.
- Quoi donc ? me demanda-t-elle, en remettant délicatement une mèche de ses cheveux bleus derrière son oreille légèrement pointue, je venais de remarquer ce détail.
- Quand vous dites que c’est normal que vous sembliez plus jeune, car vous êtes une Ondine…je ne comprends pas…
La pauvre Ondine devint soudainement très pâle.
- On…on ne t’a rien dit ? me demanda-t-elle, tremblante.
- De quoi ?
Je commençai à avoir peur…avais-je oublié quelque chose.
- Le temps de la mer… ? Tu ne connais pas… ?
- Euh…qu’est ce que c’est ?
D’un coup, elle devint encore plus pâle.
- Vite…me murmura-t-elle. Remonte vers la surface !
- Hein ? Mais…
- Remonte vers la surface !! C’est un ordre ! m’ordonna-t-elle toute affolée.
Je restai silencieuse, elle me regarda avec pitié et supplice.
- Je t’en prie…il faut que tu y ailles…vite !
- D’accord…
Alors, sans même un au revoir, je me retournai, ouvris les portes, et me précipita vers l’extérieur. Pour que la reine des Ondines s’inquiète ainsi, il devait se passer quelque chose de grave, très grave. Soudain me vint l’idée qu’il s’était passé quelque chose d’important sur terre, qu’il étai arrivé quelque chose à Astiran à Naid. Mais, tout à coup, je me souvins de la dernière phrase que m’avait laissé Elaeis sur le parchemin qu’elle m’avait transmis.
« Ne t’y tarde pas trop… »
Cela avait-il un lien ? Mon Dieu, moi-même je commençai à m’affoler… Le plus rapidement possible, je sortis de Soul’Aucéan et me précipitai vers la surface. Lorsque mon visage la traversa, j’inspirai une grande bouffée d’air. Soudain, je sentis d’horribles picotement dans mes membres inférieurs. La magie du pendentif avait cessée : j’avais retrouvé mes jambes. Je regardai alors autour de moi, devant moi, je vis les côtes, avec l’imposant château en haut de sa colline. Mais quelque chose me gêna : le Soleil était vers le château, donc vers l’ouest. C’était donc le soir, mais…je n’étais restée que quelques heures à peine dans l’eau, environ quatre ou cinq. Ce n’était donc pas possible que ça soit déjà le soir, étant donné que j’avais plongé en pleine nuit. Quelque chose m’échappait, ça ne tournai pas rond… Alors, le plus vite possible, je nageai vers les côtes, dans la direction du grand rocher, visible d’où j’étais, jusqu’à m’en épuiser. Arrivée à la plage de sable, je n’avais plus d’air, j’avais trop forcé, et je m’étalai sur le sol.
- Diphtil !! percevais-je plus loin.
J’entendis des bruits de pieds qui couraient dans le sable, vers moi. Puis, une silhouette se pencha vers moi. J’ouvris les yeux et feint un léger sourire malgré ma fatigue.
- Naid…c’est toi…murmurai-je.
- Oui, c’est moi, me dit-il précipitamment. Ne t’inquiète pas, c’est fini maintenant.
Je fus soulagée, il semblait se porter bien, rien de grave ne s’était donc produit. Alors, il courut pour aller chercher mes habits, cachés sous le rocher, et me les apporta. Après avoir repris quelques force et m’être séchée, j’arrivai à me remettre sur pieds, mais difficilement, je n’avais plus l’habitude mes jambes. Naid semblait très fatigué, il avait d’énormes cernes sous les yeux. Mais, il paraissait soulagé.
- Je suis si heureux que tu sois enfin revenue…me dit-il. On s’inquiétait énormément pour toi.
- Mais voyons, Naid, il ne fallait pas, répondis-je. Je ne me suis absentée que quelques heures…
- Quelques heures ?! s’exclama-t-il.
J’ouvris grand les yeux en haussant mes épaules, mouillées, car mes cheveux pleins d’eau salée dégoulinaient dessus.
- Bah oui…
- Tu as une drôle de notion du temps, Diphtil, me dit-il, sans aucune ironie, car son sourire disparaissait sur ses lèvres.
- Pourquoi donc… ? demandai-je, commençant à être inquiète.
- Diphtil…ça fait deux semaines que tu es partie !!