Partie 2Beaucoup plus tard dans la matinée, nous étions tous sortis au dehors du château. Le roi Théorald désirait, paraîtrait-il, nous montrer quelque chose d’incontournable dans la cité de Naralir. Nous l’avons donc tous suivi avec plaisir. La reine et le prince nous avaient également accompagnés. Mais, nous nous étions cachés dans des capes, les gens ne devaient ni reconnaître des Neltiads, ni la famille royale.
- Je me demande bien où on nous emmène…se dit Astiran.
- Dans le coin pommé du monde ! fit semblant de se lamenter Yasalyn.
- Comme si on n’en avait pas traversé assez…remarqua Naid.
- Vous allez arrêter de vous plaindre ! riais-je. Vous êtes de véritables gamins !
- Peut-être ! s’exclama Astiran d’un ton joyeux.
- Mais pour répondre à ta question, Astiran, je crois avoir mon idée. Si c’est ce que je pense, alors… En tout cas, ça se voit depuis la falaise.
- Tu me dis la mer, je t’y coule Naid ! dit Yasalyn.
Nous continuâmes de marcher à travers la ville. Les gens étaient debout depuis longtemps. D’ailleurs, aujourd’hui, c’était jour de marché. Cela était encore plus impressionnant qu’à Neruda. Mais la cité était beaucoup plus grande, cela s’expliquait donc. Au bout d’une dizaine de minutes plus tard, nous arrivâmes devant un immense bâtiment, dont les deux grandes tours rectangulaires tournées vers l’est, c'est-à-dire vers la mer, touchait presque les nuages. Je sentis une drôle de sensation parcourir mon corps, un frisson que je connaissais bien. Celui que j’avais ressenti la première fois que je suis allée à Désegipsien. Alors, ce bâtiment était… ? Le roi s’avança vers l’imposante porte en bois et frappa violemment son poing contre le bois verni.
- Qui est ce donc ? s’exclama une voix grave. Je croyais avoir prévenu que nous ne recevions pas de visiteurs aujourd’hui.
- Mon brave ami, c’est Théorald qui vient à ta rencontre ! lança le roi d’une voix joviale.
- Ah oui ! Pardonnez-moi ! Je vous ouvre tout de suite !
Après un cliquetis sonore, le gigantesque porte se mit à remuer et s’ouvrit. A l’embrasure, une figure apparut. C’était celle d’un homme assez âgé, le visage un peu ridé, et la tonsure grise de moine sur son crâne dégarni.
- Ah ! Mon cher ami ! s’exclama-t-il en voyant le roi. Cela fait si longtemps que je ne vous ai pas vu ! Cela me rend si heureux !
- Moi aussi, Unau, mais, je préfère que nous fassions nos retrouvailles à l’intérieur, si cela ne te dérange pas.
- Pas le moins du monde, par Pitrir ! Entrez donc !
Le roi pénétra en premier, suivi de sa femme et de son fils. J’entrai à sa suite, et je fus saisi par l’intérieur du bâtiment. Je ne m’étais pas trompée. Il s’agissait bien d’une cathédrale… Les rosaces frappaient à vue d’œil. Elles étaient deux fois plus grandes que celles de l’église de Désegipsien. Sur les vitraux étaient représentées des scènes divines, des légendes, dont certaines que j’avais lu dans le livre que je venais de parcourir. Le plafond était encore plus haut, alors, ayant subitement le vertige, je préférai regarder vers le bas. J’arrivai à voir mon reflet dans les dalles de carrelage de marbre blanc. Sur les côtés, derrière les colonnes et sous les vitraux siégeaient plusieurs statues. Mais ici, il n’y avait personne, pas un rat, pas un bruit, à part nos pas.
- Bienvenue dans la cathédrale de Naralir ! lança le bonhomme tandis que nous retirions nos capuches. Je me présente : Unau de Remathir, principal prêtre de ce merveilleux monument.
- Merveilleux ! C’est bien le mot ! s’exclama Astiran.
- Ce n’est pas assez, je trouve, ajouta le prince Fylip.
- Et qui ai-je l’honneur d’accueillir en ce lieu ? demanda Unau en frappant dans ses mains et nous regardant.
- Je vais te les présenter, dit Théorald.
Il s’approcha de nous et posa sa main sur l’épaule de Naid.
- Voici Naid, déclara-t-il.
- Enchanté de vous connaître, dit le concerné en s’inclinant.
- Heureux de voir un Neltiad parmi nous, répondit sincèrement l’homme.
- Ce jeune homme, c’est Astiran, continua Théorald en désignant Astiran. Quant à cette belle jeune fille, il s’agit de ma fille.
Unau s’approcha de Yasalyn.
- Tu l’as donc enfin retrouvé ! s’exclama-t-il. Cela me rend si heureux ! Tellement de temps que l’on ne s’est pas vus, Yasalyn.
- On se connaît ? demanda Yasalyn, la mine renfrognée.
- Voyons Yasalyn, dit Théorald, lorsque tu es une enfant, c’est Unau qui était chargé de ton éducation. Il s’est tellement occupé de toi durant de nombreuses années que vous étiez inséparables. Désolé mon ami – il se tourna vers Unau – mais elle a perdu une grosse partie de sa mémoire durant son enfance.
- Cela ne fait rien…répondit le prêtre, un reflet de déception dans ses yeux. Mais, qui est donc cette dernière demoiselle si jolie ?
Il me désigna. Théorald vint alors vers moi.
- J’ai gardé le meilleur pour la fin ! déclara-t-il.
- Meilleur ?
- Voici Diphtil, continua-t-il, la cinquième déesse.
Le pauvre homme se mit à pâlir.
- Théorald, ne me…
- Je te dis que c’est la vérité, Unau, dit Théorald. Si tu ne le crois pas, voici une preuve. Diphtil, pourriez vous remonter votre frange, s’il vous plait ?
Je fis alors ce qu’il me demanda, de deux doigts, j’écartai délicatement mes cheveux, laissant apparaître sur mon front le symbole des dieux. Un éclair de surprise et de peur passa dans les yeux noirs du prêtre. Alors, soudainement, il se mit à genoux devant moi. Cela me rappela ma rencontre avec Sarïn.
- Ex…excusez-moi, ma déesse, bégaya-t-il en tremblant, d’avoir pu douter de votre identité. Je suis votre serviteur pour l’éternité, et je vous implore.
Un peu gênée, tous les autres ayant portés leur regard sur moi, je me mis à rougir.
- Ne vous inquiétez pas pour cela, lui répondis-je. Je vous pardonne. Relevez-vous, votre place n’est pas à mes pieds.
Il se leva alors, un peu chamboulée.
- Votre divine déesse est si clémente…murmura-t-il.
- Calme-toi un peu, Unau, dit Théorald en posant sa main chaleureuse sur l’épaule du prêtre. Fais nous plutôt visiter cette merveille.
- Bien sûr ! Suivez-moi !
Il commença donc à marcher, cela me rappelait la démarche de certaines bêtes animalières, que j’avais découvert dans des livres de biologie, vivant sur les terres froides, en groupe, une sorte d’oiseau qui nage. Le prêtre nous guida jusqu’au devant d’une des statues, je la reconnus, mais, ce n’était pas le même que celle de Désegipsien. C’était une femme qui désignait le ciel de son doigt, l’autre main tenait quelque chose venant de cordelette attachée autour de son cou. Sa coiffure ressemblait à celle de Yasalyn, et son visage semblait toujours joyeux, mais intelligent.
- Tiama…murmura Naid.
- C’est exact, répondit le prêtre. Déesse de l’air, et protectrice des Neltiads. D’après les légendes, c’est la déesse la plus pacifiste, sans compter sa mère, la grande Dorina, bien sûr…
- Et que tient-elle dans sa main, si fermement ? demanda Astiran.
- Personne ne le sait, continua Unau.
- Je le sais…moi, chuchotai-je.
De nouveau, ils se retournèrent tous vers moi. Alors, avec mes mains je cherchai le fil de cuir autour de mon cou et l’enleva. Le pendentif d’ivoire en forme de fleur de lys y était suspendu. C’était Elaeis qui me l’avait donné, mais il avait certainement été transmis sur des dizaines de générations depuis Tiama, et maintenant, il m’était parvenu.
- Voici, dis-je en montrant le pendentif à Unau.
Il n’osa même pas le toucher comme si c’était un sacrilège de commettre ce geste.
- Vous êtes véritablement la déesse…murmura-t-il, il n’y a aucun doute là-dessus.
Puis, nous passâmes devant les autres statues divines, celles de Laifardi, d’Amalia et celle de Pitrir. En comparant le visage de la statue à l’effigie du dieu de la terre et celui d’Astiran, la ressemblance était flagrante, mais, seuls moi et Naid, à présent au courant du secret, le remarquions. Les mêmes courbes du visage, la même formes d’yeux, un nez identique, franchement, on ne pouvait se tromper. Quant à la statue de Dorina, elle siégeait au milieu du chœur, au milieu de la lumière provenant des vitraux.
- Bientôt, ma déesse, dit le prêtre en se tournant vers moi, il faudra édifier une statue à votre effigie.
- Oh ! Ce n’est pas obligatoire, vous savez !
- J’y tiens ! répondit-il.
Je me mis à rougir fortement. Je voyais mal une statue de moi au milieu d’une église, pour tout dire. Nous fixâmes tous la grande statue de la déesse en silence. Puis, Théorald frappa dans ses mains.
- Bon, les enfants, il est temps de rentrer au château, déclara-t-il. Je voulais simplement vous montrer l’intérieur de ce monument si merveilleux.
- Vos visites seront toujours grandement appréciées, mon cher hôte ! dit le prêtre. Passez une bonne journée.
Alors, nous avançâmes vers la porte, mais, la reine se retourna.
- Fylip ? Tu ne nous suis pas ? demanda-t-elle à son fils, resté immobile devant la statue.
- Non, mère…répondit celui-ci. Je…je vais rester ici encore un moment, si cela ne vous dérange pas.
- Si tu le désires…
Puis, nous sortîmes de la cathédrale. Le prêtre Unau, intrigué, s’approcha du prince.
- Comment vous portez-vous, votre majesté ?
- Pas très bien, à vrai dire, mon père… répondit-il en regardant ses pieds.
- Qu’avez-vous donc sur le cœur ? demanda le prêtre.
- Beaucoup trop de choses, à vrai dire. Mais, il n’est pas temps aux confidences, pardonnez-moi mon père…
Il leva son regard vers la statue.
- Oui…pardonnez-moi…
Tranquillement, j’étais allongée sur mon lit. Je profitais de ma dernière après midi avant de partir sous la mer et de découvrir beaucoup de choses qui, certainement, bouleverseraient toute ma vie. Dans ma main, je tenais le pendentif si précieux, et sur la table de chevet, la lettre d’Elaeis gisait. Je l’avais relue des dizaines de fois, pour bien être certaine de suivre toutes les recommandations. Seul la dernière phrase m’intriguait. J’avais beau la relire, je ne la comprenais pas. Puis, j’entendis un rire au dehors. Un sourire s’élargit sur mes lèvres pourpres et je me levais lentement, m’avançant vers la fenêtre qui donnait sur les jardins. Dehors, Astiran et Naid s’amusaient à se combattre tous les deux à l’épée, Naid ayant échangé son bâton par une lame. Même si mon frère avait nettement l’avantage, les progrès chez Astiran se remarquaient. Il se débrouillait très bien, mais contre Naid, il n’avait que peu de chances de gagner. D’abord, il maniait remarquablement bien l’épée, et puis, il esquivait merveilleusement bien également. Comment pouvait-il avoir autant de réflexes ? Presque personne n’en serait autant capable… Qu’est ce que j’étais fière de mon frère. Néanmoins, une de ces paroles de la veille m’avait saisie…
« Mentalement…je suis déjà mort depuis longtemps… »
Que voulait-il donc dire par là ? Cela m’avait fait si peur quand il avait prononcé ces mots. Pourquoi disait-il cela…pourquoi… ? Trop de questions se chamboulaient dans ma tête à son propos. Puis, je me décidai à rejoindre les garçons en bas, alors, je sortis de ma chambre et du château pour aller jusqu’aux jardins. Ils continuaient à se battre en riant, ils semblaient bien s’amuser. Quand ils me virent, ils arrêtèrent leurs épées.
- Diphtil ! s’exclama Astiran. Que viens-tu faire ici ?
- Sûrement mater les beaux hommes que nous sommes ! ajouta Naid en riant.
- C’est à peu près cela ! ris-je, en jouant le jeu.
- Viens donc te tester à l’épée ! dit Astiran. On va voir si tu as autant de force et d’agilité dans tes bras que pour ta langue…euh…oublie ce que j’ai dit !
A vrai dire, je venais de lui lancer le regard le plus noir que je pouvais lui faire, pendant que Naid riait toujours. Puis, Astiran plaça l’épée dans mes mains. Qu’est ce que ça pouvait peser un tel objet ! Mais, je m’y habituai, et réussi à la porter d’une seule main.
- Prête ? me demanda Naid.
- Attends ! Tu es fou ! Je ne vais jamais pouvoir manier un tel engin !
- Ne t’inquiète pas, j’y vais doucement.
Alors, il m’envoya un coup lent, que je réussis à parer.
- Bah, tu vois ! déclara-t-il. Ce n’est pas si difficile !
- Oui, mais bon…ce n’est pas facile non plus ! m’exclamai-je.
- Je vais t’aider, dit Astiran.
Alors, il se mit derrière moi et m’aida à porter l’épée, qui tout à coup me parut beaucoup moins lourde. Puis, il guida mes mains et mes mouvements, qui me parurent tellement plus simples. Puis, plus tard, épuisée et m’étant bien amusée, je décidai de faire une pause. Mais, cela ne semblait pas être l’avis d’Astiran et de Naid, qui, après un regard complice entre eux deux, se jetèrent sur moi et m’assaillirent de chatouilles. Puis, ils me firent tomber dans l’herbe, sans arrêter.
- Arrêtez !! Arrêtez !! criai-je à moitié morte de rire.
- Pas de pitié contre les feignasses !
- Suis pas une feignasse !
- Oh…je n’en suis pas sûr…dit Naid en souriant.
- Hé ! Qu’est qu’il se fasse ici ? demanda une voix au ton assez fort.
Nous relevâmes la tête, et vîmes Yasalyn.
- Tiens Yasalyn ! s’exclama Astiran. Ca faisait longtemps !
- N’est ce pas ? répondit-elle ironiquement.
- Tu viens nous joindre à nous ? demanda Naid.
- Non…merci…
Puis, elle partit, mais je voyais dans ses yeux que ça n’allait pas. Je demandai aux garçons de me lâcher et je m’élançai à sa poursuite. Arrivée jusqu’à elle, je lui attrapai l’épaule.
- Yasalyn ? Ca va ?
Je n’eus pas le temps de dire autre chose, qu’elle chuta du côté d’où j’avais agrippé son épaule, et tomba au sol, évanouie. Apeurée, je criai l’aide d’Astiran et Naid, qui vinrent à mon appel.
- Qu’est ce qu’il s’est passé ? demanda Astiran, tandis que Naid alla s’agenouiller auprès d’elle.
- Je ne sais pas, elle est tombée subitement, répondis-je.
- Son front est brûlant, constata Naid. Elle respire trop rapidement, et son pouls est trop rapide également.
- Maladie sûrement…supposa Astiran.
- Non…je ne crois pas…cela à plutôt l’air d’être l’œuvre d’une magie psychique. Quelqu’un essaie de pénétrer les défenses de son esprit, alors, elle résiste comme elle peut et elle y arrive, mais le corps n’arrive plus à supporter.
- Comment sais-tu cela ? demandai-je. Tu t’y connais en magie ?
- Elle allait parfaitement bien ce matin, une maladie est progressive, je l’aurais su si c’était le cas. Et puis, j’ai quelques connaissances magiques, oui…Astiran, aide-moi à la porter jusqu’à sa chambre.
Alors, ils prirent Yasalyn et allèrent la porter dans sa chambre. Quelqu’un essayait d’affaiblir Yasalyn ? Quelqu’un qui savait très bien se servir de la magie. Quoi qu’il en soit, nous avions un ennemi.