Chapitre 21
Partie 1Le lendemain matin, nous nous levâmes de bonne heure, afin de pouvoir franchir le tunnel en tout début d’après-midi, et ainsi, atteindre enfin la ville de Naralir. Mais, il restait encore quelques dizaines de kilomètres à parcourir, autant fallait-il se dépêcher ! Je sentais que Yasalyn était agitée, comme si elle désirait arriver à Naralir le plus vite possible, comme si quelqu’un la poursuivait, ce qui m’étonna. Naid, quant à lui restait silencieux, droit comme un piquet sur son cheval blanc. Leurs attitudes m’étonnaient, ce n’était pas dans leurs habitudes d’être ainsi. De temps en temps, ils se jetaient de discrets coups d’œil. En dehors de cela, le ciel s’était voilé de fins nuages grisâtres qui cachaient légèrement la face rayonnante du Soleil. Enfin, après quelques heures de route, nous aperçûmes une grande porte de pierre sur le flanc de la montagne, dont le sommet enneigé disparaissait dans les nuages tellement il était haut. Puis, nous arrivâmes enfin à l’immense porte. A sa surface étaient gravées des runes qui paraissaient très anciennes.
- Voici enfin la fameuse entrée du tunnel…annonça Naid en passant ses doigts dans les inscriptions.
- Personne ne l’utilise ? demandai-je. Il m’a l’air si désert pour un passage vers une aussi grande ville.
- A vrai dire, il n’y a que très peu d’échanges entre Naralir et les autres villes, me répondit-il. Ne me demande pas pourquoi, je n’en ai aucune idée.
- Il a l’air profond… remarqua Astiran.
- Et il l’est…
Yasalyn remit une mèche de cheveux derrière son oreille.
- Mais…On ne peut le traverser dans l’obscurité totale ! dit-elle.
- Il y a justement un système spécial…
Naid descendit de son cheval et s’avança dans le souterrain.
- Attendez-moi ici, je reviens tout de suite.
Puis, il disparut dans l’ombre des pierres. Après quelques bonnes minutes d’attente, le tunnel s’éclaira soudainement.
- Venez ! nous lança-t-il.
Tenant son cheval par la bride, moi-même sur le mien, je pénétrai dans le tunnel. A droite, une rivière de flammes éclairait l’intérieur du souterrain.
- Comment cela se peut-il ?
- C’est du pétrole, répondit Naid en remontant sur son cheval. Il y a là un robinet, qui, lorsqu’on l’ouvre, déverse ce pétrole, le tunnel ayant été conçu en pente sur les côtés – a gauche en direction de Naralir, de l’autre côté pour la direction opposée – il coule naturellement dans cette rigole jusqu’à l’autre bout de la galerie. Après, il suffit juste de l’allumer et tout le passage se retrouve éclairé.
- Ce n’est pas bête ça…murmura Astiran. C’est remarquable toutes ces techniques que l’on a été capable de développer.
- On les aurait bien découvert un jour ou l’autre…soupira dédaigneusement Yasalyn qui fixait le haut plafond du tunnel.
Alors, nous continuâmes d’avancer à travers le souterrain. Plus nous continuions, et nous voyions l’entrée du tunnel disparaître dans un petit point de lumière blanche. Il faisait froid à l’intérieur, et il régnait une odeur d’humidité et un silence qui faisait trembler tellement il paraissait solennel. Seuls les sabots des chevaux sur les pavés glissants, dont le bruit se répercutait en écho contre les parois de pierre, se faisaient entendre. Je n’osai souffler mot, comme si parole rimait avec blasphème dans ce lieu ténébreux. Nos ombres agrandies étaient projetées contre le mur opposé à la rigole de feu. Mais, soudain, au bout de trente minutes, nous entendîmes un grand bruit venant de derrière, qui nous parvint en résonance. Les chevaux commencèrent à s’agiter brusquement et Naid s’inquiéta soudainement.
- Que se passe-t-il ? demanda Astiran.
Mon frère ne répondit pas, mais sa peur avait raison lorsque le bruit sourd se fit de plus en plus près.
- Vite ! Faites courir vos chevaux le plus vite possible !! Le tunnel est en train de s’écrouler !
Alors, Nous mîmes nos chevaux au grand galop. Derrière jetant un rapide coup d’œil, je voyais au loin le plafond qui s’écroulait, toutes les pierres qui tombaient, dégageant un telle quantité de poussière. Je me concentrai alors sur le devant. Les chevaux d’Astiran et de Naid galopaient plus vite et commençait à prendre de l’avance. J’entendais les éboulis avancer beaucoup plus vite que nous, et en voyant le tout petit point lumineux qui indiquait la sortie du souterrain, je doutais.
« Je ne dois pas douter…On va y arriver ! »
Déterminée, je me penchai sur mon cheval qui allait le plus vite qu’il pouvait. Mais, soudain, celui-ci trébucha sur une grosse roche qui traînait au sol, il tomba, et sa tête se fracassa contre les pierres. Le choc fut tellement violent qu’il en mort sur le coup, sa tempe trempée de sang frais. Je me retrouvai à terre, sans monture, terrifiée par ce qu’il y avait derrière. Mais, sans que je m’y attende, une main saisit mon poignet et m’entraîna à toute vitesse. Je regardai vers le haut : Yasalyn qui, les dents serrés, une main à la crinière de son cheval l’autre à mon poignet, essayait de me retenir tant bien que mal. Je restai consternée, mais la douleur de mes pieds traînant au sol et le bruit sourd des pierres qui tombaient derrière me ramenèrent à la réalité.
- Tiens bon ! me lança-t-elle, sa voix camouflée dans ce capharnaüm de chutes. Accroches toi bien ! Ne lâche pas surtout !!
Mais je voyais bien qu’elle n’arriverait pas à me tenir longtemps, sa force était limitée. De plus, je ralentissais considérablement le cheval. Mais soudain, le courage et la force m’envahit étrangement, comme si je n’étais plus véritablement moi-même. Mes images devenaient un peu floues et les bruits se feutraient dans mes oreilles, je voyais les lèvres de Yasalyn qui bougeaient mais aucun son ne me parvenaient. J’avais l’impression que le temps avait ralenti. Et soudain, prenant appui sur mes deux pieds, je fis un saut phénoménal, atterrissant à l’arrière du cheval, juste derrière Yasalyn. Tout à coup, une pierre s’abattit juste à côté de nous, faisant sursauter le cheval. Mais je ne fus bizarrement pas surprise, j’étais toujours dans un état second, en quelque sorte, je restais de marbre. Alors, je fermai les paupières. Je sentis comme un lien de conscience se former dans ma tête, des forces qui transféraient sur ce contact, et en même temps, le cheval, par je ne sais quel miracle, s’est mis à galoper de plus en plus rapidement, prenant même une vitesse inatteignable chez n’importe quel cheval. Je repris soudainement mes esprits. Nous allions bientôt atteindre la sortie du tunnel a quelques mètres de nous… Au dernier moment, une énorme roche s’abattit juste derrière nous et le cheval effectua un grand saut vers l’avant. Nous étions sorties de justesse… Ce choc de la pierre dégagea une immense quantité de poussière que l’on ne pouvait rien voir. Mais quand elle retomba, les rayons de Soleil atteignirent mes yeux et j’éternuai. J’arrivai alors à distinguer plusieurs silhouettes.
- Diphtil !
C’était Astiran qui arriva jusqu’à moi, inquiet. Il me prit par les épaules.
- Ca va Diphtil ? me demanda-t-il.
- Oui oui…je suis vivante, parvins-je à dire avec un sourire aux lèvres.
Il y répondit de même manière et me serra dans ses bras.
- J’ai eu si peur pour toi, me dit-il. Je ne te voyais plus, et mon cheval refusait de ralentir.
- Ce n’est pas grave…je suis en vie, c’est déjà ça !
A côté, Yasalyn et Naid me regardaient, intrigués et soulagés. Le cheval, quant à lui, était miraculeusement rescapé. Naid tourna son regard vers le tunnel obstrué de rochers énormes.
- Le tunnel ne pourra pas être utilisé avant pas mal de temps…dit-il. Cela risque d’être gênant.
- C’est secondaire ! lança Yasalyn qui frotta son bras recouvert de poussière. Je préfère perdre une route que ma vie !
- Tu as raison…
Nous nous retournâmes alors, et s’offrait à nos yeux une vision de paradis. Perchés en haut d’une colline, nous pouvions voir une énorme cité qui paraissait prospère, aux bâtiments luxueux. Derrière elle, une mer, dont les vagues s’agitaient contre les plages et les falaises, à la couleur de turquoise dont la ligne d’horizon se fondait au ciel d’un bleu pur et clair. L’air frais et salé de l’océan nous parvenait avec délice, secouant mes cheveux dans le vent. Planant au-dessus, des petits points blancs : des mouettes. C’était la première fois de ma vie que je voyais la mer, et sûrement aussi pour les autres. Se découpait par rapport aux autres bâtiments un immense château qui siégeait au milieu des maisons. C’était merveilleux, on se croyait en plein rêve.
- Naralir…enfin…murmurai-je.
- Nous voici donc arrivés…continua Naid.
- Pas trop tôt ! finit Yasalyn.
- Bon, bah allons-y !
Après avoir remis nos capuches, nous commençâmes à descendre la pente, tenant les chevaux par la bride, ceux-ci étant totalement épuisés par la course infernale qu’il avait fait dans le tunnel. Je sentais le regard questionné de Yasalyn peser sur moi, comme si elle se retenait de m’interroger. Je lui devais ma reconnaissance : elle m’avait sauvé la vie au péril de la sienne. Naid, quant à lui, paraissait fier, mais je n’en savais pas la raison. Au bout de quelques minutes de marche dans l’herbe verte et fraîche, nous vîmes un peu plus loin une masse noire qui avançait vers nous.
- Qu’est ce que c’est ? demandai-je.
- Je ne sais pas…répondit Naid. Aucune idée.
Elle s’approchait de plus en plus, lorsque nous nous rendîmes compte qu’il s’agissait en fait de soldats armés qui se dirigeaient vers nous au pas de course. Mais il était déjà trop tard : ils parvinrent à nous.
- Ne sortez vos armes ! lança un premier, un maigre aux gros bras. En cas de tout signe d’agression, nous vous attaquerons.
- Ah ouais ?! sortit Yasalyn avec un sourire peu chaleureux aux lèvres.
Mais Naid la retint avec son bras.
- De toute façon…vous êtes trop nombreux…constata-t-il. De quoi s’agit-il messieurs ?
- En raison que vous êtes les derniers voyageurs à avoir traversé le tunnel…
- Qui n’existe plus désormais…continua Yasalyn en l’interrompant.
L’homme lui lança un regard noir mais poursuivit sa phrase.
- Nous devons vous emmener au château, ordre du roi.
- Du roi ? demanda Astiran.
- Oui, le roi Théorald d’Aminastir.
- Depuis quand un roi commande-t-il une ville ? demanda Yasalyn.
- Depuis que Naralir a signé son indépendance, il y a de cela dix sept ans à présent, répondit le garde. Suivez-nous.
Je regardais Naid, qui soupira.
- Puisque nous n’avons pas d’autres choix…
Alors, nous nous mîmes en route, encerclés par la garde. Mais je commençai à m’inquiéter.
- Naid…murmurai-je à son attention. Mais…si jamais ils découvrent que nous sommes…
- Pas des humains ? termina-t-il dans un chuchotement. Nous ne pouvons rien faire… nous ne pouvons pas faire autrement. On faut se fier à la suite, à rien d’autre. Mais quoiqu’il en soit, reste surtout à mes côtés.
Je hochai la tête et se rapprochai de lui, sous l’œil d’Astiran qui trahissait une légère jalousie. Je souris à cette idée. Nous approchions de la cité de Naralir petit à petit, et plus nous avancions, plus nous nous rendions compte de l’immensité de la ville. Lorsque nous franchîmes les portes de la ville, les villageois nous regardèrent, étonnés. Ils étaient tous habillés assez bien, aucun n’était débraillé, ou avec des vêtements en lambeaux. Il n’y avait aucun mendiant sur le côté des rues, ni de chiens bâtards errants. Bref, c’était une belle ville aisée et plaisante. Le château, vu de près, paraissait encore plus grandiose, mais il semblait moins luxueux que le temple des Dames de Wüen à Ephyr, car il n’était pas constitué de marbre et d’or, mais seulement de pierres brutes empilées les unes sur les autres. A son entrée siégeaient deux grandes statues, les deux un point sur le cœur, l’autre main tendue en un salut solennel. Un drapeau aux couleurs vives se balançait au rythme du vent tout en haut de la plus haute tour qui semblait toucher le ciel cyan. Nous avancions dans une petite allée entre les jardins qui menait jusqu’à la porte du château. Les soldats nous fîmes entrer. L’intérieur était plus immense encore que celui de l’église de Désegipsien, ce qui me valut un hoquet de surprise. Puis, on nous mena jusqu’à une salle tapissée de pourpre et d’or. Au fond, un homme d’âge mûr aux cheveux bruns, avec une barbe, était assis sur un trône d’or, à sa gauche, une femme aux cheveux blonds qui tombaient jusqu’à sa taille, son regard semblait totalement ailleurs. Il devait sûrement s’agir du roi et de la reine de Naralir. Le soldat s’avança jusqu’au devant du trône et s’agenouilla.
- Ô grand roi Théorald, je vous amène les voyageurs, comme vous me l’avez demandé, sire.
- Bien, bien…répondit-il d’une voix qui se voulait forte. A présent, sortez tous de cette salle, j’aimerai m’entretenir avec eux.
- Bien mon seigneur…dit le garde en s’inclinant.
Puis, il se releva et ordonna aux autres soldats de partir de la pièce, qui lui obéirent. Nous fûmes alors laisser seuls avec le couple royal. L’homme se leva en s’appuyant sur ses bras.
- Ainsi, vous êtes les derniers voyageurs à avoir franchi le tunnel, dit-il. Pouvez-vous clairement m’expliquer ces évènements.
- Le tunnel s’est écroulé, tout simplement, répondit Naid.
- Ne s’agit-il pas du système du pétrole qui aurait explosé ?
- Non, je ne crois pas…
Le roi se gratta le menton en soupirant.
- De toute façon, le tunnel était trop vieux. J’ai bien fait d’entreprendre la construction d’un nouveau souterrain l’année dernière. Les travaux seront finis dans six semaines.
Puis, il leva son regard vers nous.
- Au fait, qui êtes vous ? demanda-t-il. Vous ne semblez pas venir de Naralir, et puis, ce n’est pas habituel de voir des voyageurs qui se cachent dans des capes…
J’eus peur tout à coup, sa voix avait changé de ton, même si cela était à peine perceptible, on le sentait. Je me rapprochai de Naid. Le roi s’avança vers nous à pas lents, sa femme ne bougeait pas, regardant la scène.
- Vous êtes des Neltiads…dit-il.
Un nœud se noua dans ma gorge. Comment avait-il su ? Naid semblait tout aussi surpris que moi, quant à Astiran et Yasalyn, ils ne bougèrent pas.
- Comment pouvez vous certifier cela ? demanda Naid.
-
Jour de printemps s’écroulera
Le tunnel se s’obstruera
Deux Neltiads, deux humains à Naralir arriveront
Pour la première fois une déesse nous verrons
Avec ses voyageurs
Reviendra fruit du bonheurC’était la femme qui venait de parler dans une voix résonnante et profonde, mais, c’est comme si elle semblait ne pas s’être rendue compte de ce qu’elle venait de prononcer, le regard vide. Le roi se tourna vers elle.
- Exact…murmura-t-il. Dévoilez-vous. Faites-nous confiance.
- En quoi pouvons nous vous faire confiance, sur votre respect…demanda Astiran.