Chapitre 20
Dans la salle principale de l’hôpital, il n’y avait que très peu de personnes à cette heure-là de la matinée. J’avais passé la nuit ici, à même le sol, car je ne savais pas si il y avait une chambre qui m’était disponible, mais, en plus, je n’avais pas réussi à trouver le sommeil, juste assez pour dormir une heure ou deux. Ca devait être à cause de mon évanouissement durant toute une journée. Naid, Astiran et Yasalyn avait dû probablement rentrer lorsque je dormais. Ainsi, je déjeunais dans la salle, seule…enfin…presque. La guérisseuse était assise à un bureau à l’autre extrémité de la pièce, triant des papiers en soupirant. Elle non plus n’avait pas dû dormir énormément, étant donné les grands cernes noirs sous ses yeux violets. Pendant que je faisais lentement tourner ma fourchette entre mes deux doigts, je vis Astiran arriver la tête dans les mains. Son visage était également orné de cernes. Il bailla tout en se massant la tempe.
- Quelle cuite…murmura-t-il. A présent, une grosse migraine me vrille l’intérieur de mon crâne.
- C’est ça de trop boire…lui répondis-je en laissant tomber ma fourchette dans mon assiette.
- Et toi ? Tu n’as pas bu ? me demanda-t-il en s’asseyant sur une chaise qu’il installa en face de moi.
Je hochai la tête négativement.
- Non. Je sais que, si j’en avais pris, j’aurais dégénéré, et je ne voulais justement pas que cela se produise.
- Il faudra bien que tu t’amuses un peu avec nous, un jour, me dit-il. Tu restes toujours dans ton coin.
- Oui, je le sais. Mais, pas maintenant. Peut-être à la fin de notre voyage…je ne sais pas encore. On verra bien…
Astiran sourit, puis, dans une grimace de douleur, il se prit la tête dans les mains.
- J’ai l’impression que mon crâne va exploser…grogna-t-il.
- Cela se nomme la gueule de bois, très cher ami…
- Je ne boirais plus autant la prochaine fois, si je dois subir cela !
Il leva lentement la tête, et balaya la salle du regard.
- Naid et Yasalyn ne sont pas encore levés ? me demanda-t-il. Ils sont encore dans leurs chambres ?
- Oui…enfin…je le pense.
Je soupirai, lorsque, justement, Naid pénétra dans la pièce. Contrairement à Astiran, il paraissait en pleine forme.
- Bonjour tout le monde ! s’exclama-t-il.
Il prit une chaise et s’assit à nos côtés.
- Je n’ai jamais été aussi bourré que la veille, continua-t-il. Ca devait être à cause de l’euphorie. Moi qui d’habitude tient très bien l’alcool.
- Il n’empêche que tu as ingurgité un nombre incalculables de chopes et de bouteilles ! lui dis-je en souriant. En plus, tu n’as été saoul qu’après quelques litres entiers !
Astiran soupira.
- Ca ne devait sûrement pas être mon cas. Cela peut s’expliquer, je ne suis pas habitué à l’alcool.
- Moi, on peut dire que j’ai un peu grandi dedans, ajouta Naid. Mais bon…il n’y a pas de quoi en être fier !
- C’est pour cela, qu’hier soir, je n’ai pas voulu embarquer dans votre aventure alcoolique.
- Et tu avais bien raison…gémit Astiran, une main plaquée contre son front.
Je me mis à rire.
- Quand je pense qu’il y a deux minutes, tu me disais qu’il faudrait que j’essaie un jour !
- Bah, ça sera ton problème si tu attrapes, tout comme moi, une migraine monstre !
Puis, je m’approchais discrètement de Naid, tandis qu’Astiran souffrait le martyr sur sa chaise.
- Est-ce que tu te rappelles de la soirée de la veille, à partir du moment où tu étais bourré ? lui glissai-je à l’oreille, le regard grave et sérieux.
Il me dévisagea bizarrement, une lueur de peur dans ses yeux.
- Qu’est ce que j’ai fait ? me demanda-t-il inquiet.
- Bon…déjà, tu n’en as plus le souvenir, c’est une bonne chose.
- Qu’est ce que j’ai fait ? répéta-t-il.
- Quelque chose que tu aurais pû regretter, lui répondis-je de manière énigmatique.
Yasalyn, qui, elle aussi, semblait être victime du phénomène de la gueule de bois, arriva dans la salle.
- En espérant que elle ne s’en souvienne pas, elle…ajoutai-je dans un murmure destiné à Naid.
- Hein ?! dit-il, ne comprenant à moitié ce que j’essayais de lui transmettre.
- Bordel de merde...dit Yasalyn. J’ai putain de mal à la tête !
- Bienvenue au club, grogna Astiran.
+O+O+O+O+
Après que les migraines d’Astiran et de Yasalyn eurent disparues, nous dûmes penser à reprendre la route. Nos sacs, déjà prêts, nous n’avions plus grand-chose à ranger ou remettre en ordre. La guérisseuse nous accompagna jusqu’à la sortie de l’hôpital.
- Je vous souhaite une bonne route à tous, nous dit-elle.
- Merci, répondis-je.
- Et Naid, ajouta-t-elle, il faudra que tu repasses dans quelques temps…
- Oui, oui, s’empressa-t-il de répondre. De toute façon, nous risquons de revenir à Ephyr. Donc, je viendrai te voir, je te le promets.
La femme hocha la tête, satisfaite.
- Merci…lui dit Naid.
Il lui déposa une petite bise sur la joue. Puis, nous nous mîmes en route. Après avoir détaché nos chevaux, nous avançâmes vers la sortie de la ville, lorsque nous entendîmes des pas furtifs et rapides qui nous suivaient.
- Madame la magicienne ! Madame la magicienne !
Nous nous retournâmes et vîmes la fillette de la veille, toute heureuse, une belle fleur mauve à la main. Sachant qu’elle l’appelait elle, Yasalyn s’agenouilla, un tendre sourire sur les lèvres.
- Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.
- Je voulais vous offrir cette fleur, dit-elle en la lui tendant.
Yasalyn la prit par la tige entre son pouce et son index.
- Quelle belle fleur…
Elle l’approcha délicatement de son nez et renifla le doux parfum qu’elle dégageait.
- Elle sent bon en plus…C’est une gueule de loup, je me trompe ?
- Non, c’est vrai, répondit la petite fille.
- Mais ce n’est pas une fleur normale, elle est chargée de magie, n’est ce pas ?
La fillette écarquilla les yeux, impressionnée.
- Comment vous le savez ?
- Je te l’ai dit hier, répondit Yasalyn en lui glissant un clin d’œil.
- Cette fleur ne fanera jamais, dit alors la fille. Elle a été bénite par les Dames de Wüen. Ce sont elles qui me l’ont offerte l’année dernière.
Puis, elle nous regarda tous du haut de sa petite taille.
- Vous partez ?
- Oui, nous devons continuer notre voyage, répondis-je.
- Faîtes attention à vous alors, nous prévint-elle.
- Pourquoi nous dis tu cela ? demanda Astiran.
- Tous les Neltiads, surtout les enfants, qui sont sortis en dehors de la ville ne sont jamais revenus…et…c’est ce qui est arrivé à ma sœur…
Elle baissa la tête, attristée. Yasalyn, troublée, posa sa main sur la joue de la fillette qui la regarda avec peine.
- Je suis désolée… lui murmura-t-elle, le regard compatissant.
- Merci…madame la magicienne…
- Au fait, je ne t’ai toujours pas demandé ton prénom, remarqua Yasalyn.
- Chasasil, répondit-elle.
Yasalyn leva sa main sur le front de la fille, qui ne comprenait pas.
- E sèt sotxun aiethéla…chuchota-t-elle.
Puis, elle releva les yeux vers la fillette.
- Sois heureuse, et que ta vie soit sous le signe du bonheur, ainsi soit-il…
Les yeux de Chasasil pétillèrent de bonheur, mais également de reconnaissance. Elle sauta au cou de Yasalyn, qui sembla étonnée par son geste, mais qui lui rendit néanmoins son étreinte.
- Merci beaucoup…
Je ne pouvais pas ne pas être attendrie par cette scène. Cette fille avait suffi à changer totalement le caractère de Yasalyn, qui se découvrait un instinct maternel et protecteur. C’était tellement touchant, émouvant… Astiran et Naid furent également saisis de tendresse en voyant cela, ça se lisait sur leurs visages aux sourires sincères. Puis, Yasalyn écarta d’elle lentement la fille.
- Allez…nous devons partir à présent…lui dit-elle.
Elle se leva et ajusta la fleur derrière son oreille droite.
- Porte toi bien. On se reverra, ajouta-t-elle dans un clin d’œil.
Chasasil hocha la tête, persuadée que ça serait la vérité. Après un dernier regard, Yasalyn se retourna et nous reprîmes la route. Sans que nous le voyions, la petite fille nous adressa un signe de la main, souhaitant que notre trajet se passerai dans les meilleurs conditions. Enfin, nous arrivâmes à une sortie de terre. Durant quelques instants, je fus éblouie par les rayons du soleil, mais je m’y habituai rapidement. Le tunnel pour Ephyr était en fait bien dissimulé derrière une colline, invisible à tout œil, sauf pour celui qui en connaissait l’existence. Un peu plus loin, une autre ville était visible. Il s’agissait également de la ville d’Ephyr, d’après Naid, mais celle des Humains. Devant nous se dressait une grande chaîne de montagnes aux sommets enneigés. Mais, nous devions probablement pas pouvoir la discerner depuis l’ intérieur de la forêt de Lharm, c’est pour cela que l’on ne s’était pas aperçu de sa présence.
- Naid ? demandai-je. Comment veux-tu franchir ces montagnes en deux journées seulement ? C’est impossible.
- Et pourtant, oui ! me répondit-il. Il y a, à une jour de trajet à partir d’ici, un tunnel à travers la montagne qui mène directement jusqu’à la ville de Naralir.
- Rusé…murmura Astiran. On y aurait pas pensé.
- Alors, en route.
Nous montâmes nos chevaux et commençâmes notre déplacement. Cette journée s’annonçait particulièrement belle, accompagnée d’un ciel coloré un bleu agréable totalement dégagé de ses nuages. Et pour finir, un petit vent léger soufflait en direction du Nord.
- A présent, Diphtil, dis moi ce que tu as vu hier, à l’auberge, me demanda Naid qui tenait absolument à obtenir un réponse de ma part.
Je jetai un rapide et discret coup d’œil à Yasalyn pour vérifier qu’elle ne nous écoutait pas.
- On va dire que tu as passé une tape bien placée à Yasalyn, répondis-je.
Naid me regarda avec de grands yeux inquiets.
- J’ai véritablement fait cela.
Je hochai la tête, alors, il murmura des jurons.
- Et après ? Que s’est-il passé ? me demanda-t-il.
- Elle n’a pas eu de réaction cohérente. Pour la suite, je n’en sais rien, je ne suis pas restée plus longtemps. Mais vu l’état dans lequel vous étiez tous les deux, je crains le pire !
- J’espère que tes craintes ne sont pas vérité…dit-il, embarrassé.
Le soir, lorsque la nuit commença à tomber, nous nous arrêtâmes au pied de la montagne.
- Demain est le grand jour, déclara Astiran en s’étirant après être descendu de son cheval bai. Nous arriverons enfin à destination.
- Enfin…soupirai-je. Au bout de quelques semaines tout de même, pas mécontente. En parlant de demain, il faudrait que je lise les instructions que m’a donné Elaeis.
- Oui, ça serait peut-être pratique ! remarqua Naid.
Alors, je pris mon sac, que j’ouvris et je me saisis du parchemin qui avait longtemps attendu tout au fond. Puis, je le déroulai et commençai à le lire en silence.
« Sache en premier lieu que l’on ne peut pas aller voir les Ondines à tout moment, il te faudra attendre la 3ème nuit après la pleine Lune. Tu tiras ensuite sur la plage nord de Naralir, alors, tu verras un grand rocher à la surface duquel sont gravées des inscriptions indéchirables. Plonge alors dans la mer, mais surtout, garde avec toi le pendentif d’ivoire dont je t’ai fait présent, étant chargé de magie divine, il te permettra de respirer sous l’eau. Nage sur environ deux centaines de mètres et en profondeur, tu apercevras Soul’Aucéan, la ville des Ondines. Pour pouvoir y enter, il te faudra te présenter et montrer le pendentif afin de leur prouver que tu n’es pas n’importe qui. Tu te feras alors emmenée auprès d’Amalia, et tu connaîtras ton destin, auquel je te laisse. Dernière recommandation : ne t’y tarde pas trop… »Je ne comprenais pas le sens de sa dernière phrase, mais ce n’était pas l’essentiel, tant que je suivais ce conseil.
- Quand se produit la prochaine pleine Lune ? demandai-je.
- Elle apparaîtra demain, me répondit Yasalyn sur un ton neutre, le regard fixer sur le feu qui crépitait.
- Nous tombons dans les temps…murmurai-je. Nous avons de la chance.
Après un bien modeste repas chaud, je commençai à fatiguer, ayant presque passé une nuit blanche la précédente. Astiran également semblait tomber de sommeil à présent. Nous décidâmes donc d’aller nous coucher.
- Et vous ? demandai-je à Naid et Yasalyn, assis tous les deux auprès du feu. Vous vous couchez ?
- Non, pas maintenant, répondit Naid, qui paraissait totalement ailleurs, je n’ai pas encore assez sommeil afin d’aller dormir, je préfère veiller quelques temps…
- Pareil pour moi, ajouta Yasalyn.
- Bon…si vous le voulez, dis-je avec un sourire sur mes lèvres qui ne tint pas longtemps étant donné ma fatigue. Bonne nuit.
- A toi aussi, répondit mon frère sans même bouger.
Puis, je partis m’allonger dans ma couverture. Astiran s’approcha de moi. Tendrement, il me regarda et me caressa la joue.
- Ton épaule va mieux ?
- Oui, à présent, je ne ressens plus aucune douleur.
- Tant mieux alors…
Il me regarda fixement et intensément dans les yeux, à m’en gêner.
- Toi…tu as quelque chose à me dire, lui dis-je avec un sourire.
- Oh non, pas spécialement…
- Pourtant, je me souviens d’une fois où tu m’as répondu la même chose, alors que ce n’était pas vrai…