Quelques heures plus tard, il fut réveillé par Narphaï.
- Lèves toi Martin ! Il faut que tu te prépares pour aller voir le roi. Je t’attends dans une demi-heure en haut de l’escalier.
Puis, il sortit tel une ombre. Martin grogna et se leva. Il marcha somnolent jusqu’à l’évier, caché derrière un paravent. Il tâta la matière qui semblait être de l’or massif. Puis, il ouvrit une des cinq valves au hasard. Il en sortit un filet d’eau froide. Il se lava le visage et testa les autres. Une donnait de l’eau chaude, une autre de l’eau parfumée, la troisième, une espèce de savon liquide et la dernière de l’eau tiède.
Après sa toilette, il se dirigea vers l’épée des Gémeaux qu’il accrocha à sa ceinture. Il jeta un coup d’œil au dehors. Le soleil allait bientôt se coucher derrière les rameaux des cimes des arbres. Il laissa son arc dans la chambre et monta l’escalier. Narphaï l’attendait.
- Tu es prêt ? Parfait. Alors nous pouvons y aller.
Il se mit en route, Martin le suivit. Celui-ci en profita pour contempler la cité zvaï. Les Zvaïs semblaient toujours joyeux. Il jeta un coup d’œil dans quelques boutiques. L’épicerie ne vendait que des choses inconnues à Martin. La forge exposait de magnifiques armes de toutes sortes. Enfin, ils s’arrêtèrent devant l’arbre le plus haut de la forêt.
- Le roi et le conseil se trouvent là-haut, dit Narphaï. Auparavant, je tiens à te prévenir de deux trois petites choses. Quand tu arriveras devant le roi, agenouilles toi en disant : « Baïro ago Darneï »
- Il parle l’humain ?
- Oui, comme tous les Zvaïs. Ne t’inquiètes pas pour cela. »
Il s’éleva du sol Martin fit de même. Ils entrèrent par une ouverture de la grande baie vitrée sphérique autour d’une plate-forme circulaire. Elle était placée au point le plus haut de la forêt, ce qui donnait une vue ravissante sur les alentours et sur le soleil, qui à présent arborait un camaïeu de rouge et une palette de jaune. La plate-forme ronde était bordée de jeunes arbres, sûrement destinés à un avenir de bâtiment. Au centre était gravée une étoile à douze branches de grosseur différente, à l’extrémité desquelles des Zvaïs étaient assis sur des trônes en bois. Au sommet de la plus large branche de l’étoile était installé un Zvaï aux cheveux d’or sur un grand trône d’argent. Narphaï s’approcha du centre de l’étoile, Martin le suivit. Ils s’agenouillèrent tous les deux en disant :
- Baïro ago Darneï.
Le Zvaï sur le trône d’argent se leva.
- Vodaïgo fol maï, dit celui-ci.
Ils se levèrent. Narphaï, baissant la tête, expliqua la situation au roi en langage zvaï. Quand il eut terminé son récit, Darneï se tourna vers Martin.
- Montres moi l’épée, dit-il calmement.
Martin obéit et sortit l’arme des Gémeaux de son fourreau. Il la posa à plat sur ses mains, comme l’avait fait Cristèle, et s’approcha du roi en la lui présentant. Celui-ci la prit par la poignée.
- Quelle belle lame…murmura-t-il.
Il continua de l’observer en silence puis la rendit à Martin.
- C’est bien l’épée des Gémeaux…, déclara le roi. Mais pour que tu puisses gagner mon entière confiance, il faut que je vérifie ton esprit.
- Comment allez vous faire ceci ? demanda Martin le plus poliment du monde.
Darneï leva un sourcil. Il désigna la pierre rosée sur son front tenue par deux fils d’or.
- Grâce au pouvoir qui m’a été décerné. Détends toi.
Martin sentit alors une deuxième présence dans son esprit, une présence qui fouillait dans ses souvenirs. Il vit passer des images de sa vie à partir de la découverte du passe partout. Il se revoyait devant Adiamanta la toute première fois, sa première rencontre avec un Gorx, Cristèle lui donnant l’épée. Puis, tout s’arrêta. Il y eut un silence durant lequel Darneï observait Martin. Il se brisa lorsque un Zvaï aux cheveux de cuivres se leva.
- Alors, roi Darneï, ce garçon est-il digne de confiance ? demanda celui-ci.
- J’ai rarement vu une personne à qui l’on puisse donné autant de confiance, répondit le roi sans détacher son regard du jeune homme. J’ordonne que l’on lui accorde la relique sacrée du Verseau.
Aussitôt, le centre de l’étoile disparut, laissant à sa place un trou d’une cinquantaine de centimètres de diamètre. Puis, un pot s’en éleva lentement en lévitant. Le roi s’en saisi et la remit à Martin. C’était, certes, une bien belle cruche. L’argile, potelée avec perfection, était incrustée de mosaïques en lapis- lazulites bleus.
- Voici la cruche du Verseau que tu désires tant.
- Merci beaucoup, dit Martin en s’inclinant.
- Lorsque tu verras Adiamanta, donnes lui mes amitiés.
- Oui, ô roi Darneï, vous avez toute ma confiance. »
Il repartit avec Narphaï en redescendant dans la ville elle-même.
- Tu as fait exactement tout ce qu’il fallait, dit Narphaï à Martin.
- J’ai fait tout ce que je pensais être juste.
- Et tu avais bien raison.
Martin s’arrêta brusquement. Narphaï, surpris, se retourna.
- Alors ? Tu viens ?
Martin mit la main de sa poche et en sortit le passe partout qui luisait. Narphaï, le regard déçu, s’approcha.
- Dommage…j’aurai tant voulu que tu restes plus longtemps.
- Ne t’inquiètes pas, je reviendrai, je te le promets.
Martin leva sa main, Narphaï leva un sourcil.
- Que fais-tu ?
- C’est comme cela que les jeunes se disent au revoir dans le monde réel. Tapes moi dans la main.
Narphaï obéit. Il frappa la paume de Martin avec la sienne.
- Je n’oublierai jamais que tu m’as sauvé la vie, dit Martin. Je suis ton débiteur.
- Non, c’est moi. Tu sauves le monde, toi. Tu prends beaucoup plus de risques que moi.
Martin rougit.
- Au fait, j’ai observé ton combat de tout à l’heure, ajouta Narphaï. Tu ne te débrouilles pas trop mal avec une épée, tu arrives à très bien la manier pour un débutant en la matière.
- Ce n’est pas mon épée, lui rappela Martin. Je n’en ai aucune.
Il y eut un silence, la passe partout continuant d’appeler Martin.
- Bon…bah…au revoir, dit Martin.
- Geï ahaïa Martin. On se reverra…
Puis le passe partout emmena Martin au Royaume du destin. Cristèle était toujours assise, devant sa boule de cristal. Martin, ne voulant pas la déranger, en profita pour mieux observer la fresque du zodiac.
- Alors ? demanda Cristèle sans se retourner. Qu’a donc donné cette quête du Graal zodiaque ?
- Elle est réussie !
Il prit la cruche à deux mains. C’est alors que Cristèle se retourna et se leva. Martin frissonna. Les yeux orange de la reine lui faisaient toujours un peu peur. Elle s’approcha de Martin, silencieuse, et lui prit le récipient. Elle ouvrit un des piliers, mais celui-ci était vide. Elle y rangea la relique, délicatement. Aussitôt, une vive lumière vint du plafond. Le signe du verseau luisait sur la fresque.
- Donnes-moi l’épée, dit Cristèle.
Martin la détacha de sa ceinture et la lui tendit d’un geste quelque peu hésitant. Ca lui faisait mal au cœur de la quitter, surtout qu’il aimait beaucoup manier l’épée. Cristèle la prit et la rangea à sa place d’origine, dans un autre pilier. Une seconde fois, le plafond s’illumina, mais cette fois, la lumière venait du signe des Gémeaux. Cristèle se tourna, faisant virevolter ses cheveux de miel, ses yeux orange fixés sur Martin.
- Je suis heureuse que tu aies réussi !
- Moi aussi, affirma Martin, mais plus soulagé qu’heureux.
Cristèle sourit, d’un air amusé.
- De plus, tu as fait la connaissance avec les Zvaïs et es parvenu à gagner leur confiance. Ce sont des personnes très fidèles.
- Je n’en doute pas un instant, Madame, dit Martin en songeant à Narphaï.
Dans combien de temps allait-il le revoir ? Il n’en avait aucune idée, cela dépendrait des prochaines épreuves. Dans tous les cas, il en était impatient.
- Je vais donc te donner te donner la pierre sacrée, déclara Cristèle.
Martin jeta un coup d’œil au cou de la reine du destin : il ne portait aucun collier orné de quelconque pierre de la sorte. Elle se dirigea cependant vers sa table, sur laquelle était installée sa boule de cristal. Tels les piliers, elle s’ouvrit en deux. Cristèle prit alors le noyau de la sphère. C’était également une boule de cristal, mais plus petite. Si elle ne pesait pas autant, on aurait sûrement pût la confondre avec une balle de ping-pong.
- Retournes au Royaume de la pureté, dit Cristèle. Vas remettre la pierre à Adiamanta.
Martin approuva d’un signe de tête, mit sa main dans sa poche, pour ranger la pierre sacrée et sortir le passe partout. Celui-ci se mit à briller et il emporta Martin dans l’habituel vent fort.
Adiamanta l’attendait toujours, au fond de la salle, les mains jointes.
- Ranges la pierre à sa place et reviens me voir après, dit celle-ci. J’ai quelque chose à t’expliquer.
Martin fit ouvrir la brèche dans le mur, pour pouvoir accéder au tableau sacré. Il déposa la boule de cristal dans le trou qui lui convenait. Puis, il s’approcha d’Adiamanta. A ce moment, une pensée lui traversa l’esprit. Il se tapa le front de la paume de sa main.
- Mince, j’ai oublié la pierre de pouvoir !
- C’est de cela dont je voulais te parler, dit la reine.
Son regard gris entra dans celui de Martin.
- Nous ne pouvons t’attribuer ce pouvoir.
- Pourquoi donc ?
- C’est trop dangereux…
Elle s’approcha encore plus de Martin.
- Premièrement, trop découvrir le futur est loin d’être une bonne chose, je te le dis par expérience.
Elle se retourna et fit quelques pas.
- Deuxièmement, que diraient tes parents si ils te voient revenir avec une paire d’yeux orange ?
Ils rirent. Martin s’imagina exactement la situation. Sa mère, effarée, en train de hurler, son père, voulant l’emmener au urgences, Annabelle, courant dans tous les sens en criant que c’est contagieux. Lorsque ils eurent fini de plaisanter, Martin demanda :
- Pourquoi dites vous par expérience ?
- Cristèle a sûrement du te dévoiler une partie de ton avenir…
- Bien sûr.
Il sentit Adiamanta se crisper.
- Moi aussi…
Elle avala une grande bouffée d’air, comme si elle allait plonger en apnée.
- A mon arrivée sur mon trône, j’ai rencontré toutes les reines seules à seules, commença-t-elle avec une tout autre voix que la sienne. Tout comme toi, Cristèle m’a prédit mon futur. Elle m’a révélée que je devais me séparer de la chose qui m’était le plus précieux. Car, si celle-ci tombait du mauvais côté, le monde pourrait tomber dans un chaos encore plus grand que l’actuel. Mais, elle m’a rassurée en me disant que quelqu’un la protègerait, cette chose, comme si c’était sa propre vie. J’ai du donc la laisser à l’abri du danger, et je ne l’ai presque pas revu depuis.
Une larme cristalline coula sur sa joue pâle. C’était la première fois que Martin la voyait pleurer. Cette chose, pensait-il, devait être un objet très magique de famille… Il ne savait pas quoi faire, mais de la voir dans cet état le mettait dans un grand mal aise. Il se rendit alors compte, qu’Adiamanta était aussi sensible que n’importe qui. Elle était vulnérable.
- Je suis désolé, murmura Martin.
Adiamanta l’avait entendu.
- Ce n’est pas de ta faute…ce n’est pas de ta faute…
Il y eut un grand silence.
- Il faut mieux que je parte.
Elle répondit d’un signe de tête et Martin rentra chez lui. Il s’allongea sur le ventre sur son lit. Il s’en voulait affreusement d’avoir causé de la tristesse à Adiamanta. Pourquoi avait-il donc posé cette satanée question ?! Il s’enfonça la tête dans son oreiller, honteux et en colère.